Le loup aux yeux d'ambre
Voici une courte nouvelle sans grande prétention...
A l'origine, c'est une rédaction. Mais étant donné que c'était une suite de texte et que j'ai perdu le sujet, difficile de comprendre l'histoire... Je l'ai entièrement réécrit, avec une fin différente, des temps différents, un mode de narration différent. Dans l'espoir que cela vous plaise ;-)
Pour information, je l'ai aussi posté sur le Monde de l'Ecriture.
« Mon loup s’appelle Etoile, déclarait la petite fermement.
_Etoile, c’est plus un nom pour une louve, non ? C’en est une ? osaient demander certains. »
Alors la fillette, du haut de ses cinq ans, toisait son interlocuteur, et répondait sèchement :
« Non. C’est un loup. »
Et cela ne souffrait aucune autre question, aucune autre remarque. Pourtant, si l’on insistait, si l’on se hasardait à l’interroger sur ce qui l’avait poussée à choisir pareil nom, elle laissait passer un silence, puis disait :
« C’est à cause de ses yeux. Mon loup a des étoiles dans les yeux. Des étoiles orange, mais des étoiles quand même. Elles brillent dans la nuit. »
Le loup aux yeux d’ambre
La rencontre avait eu lieu six mois plus tôt. La jeune Lucie avait quitté le cirque familial. Ce soir était un soir de représentation ; l’agitation régnait sur le chapiteau, chacun était affairé et l’absence de la fillette était passée inaperçue. Lucie avait vagabondé dans les rues obscures du village, tout en suivant mentalement le déroulement du spectacle :
« Papa doit être entré en piste, maintenant. »
Deux rues plus loin :
« C’est au tour d’Antoine. Le singe doit être monté sur la croupe de Princesse. »
Encore après :
« Maman doit faire son salto arrière. Là, elle attrape l’autre trapèze. »
Et ainsi de suite. Lucie s’ennuyait du cirque et l’adorait en même temps. Les tours, répétitifs, étaient identiques de spectacle en spectacle ; mais l’aura qui émanait des artistes, ce mélange de force et de sûreté la captivait. Elle préférait cependant se promener seule, profitait de chaque occasion pour s’enfuir.
Lucie avait erré, seule, dans la petite ville, pour finalement laisser les dernières habitations derrière elle. Elle avait un instant hésité – enfin, son caractère impétueux l’avait emporté et elle avait continué.
Elle avait marché encore quelque temps, puis s’était assise sur une petite butte de terre. De là, elle distinguait clairement l’orée d’une forêt à une centaine de mètres, séparée d’elle par une étendue herbeuse.
C’était une nuit claire, sans nuages. Dans le ciel, l’astre lunaire luisait, accompagné de son escorte scintillante d’étoiles. La petite avait levé la tête, admiré cette lune qui la fascinait tant. Une légère brise soufflait de face ; les longs cheveux blonds comme les blés de la fillette voletaient dans son dos.
Ni l’un ni l’autre ne s’étaient remarqués.
Lucie s’était alors mise à chantonner, d’une voix fluette, une ode à la lune qu’elle avait elle-même composée. Alerté, il avait dressé les oreilles, tout ouïe, retroussé ses babines et montré des crocs, grogné sourdement. Il avait quitté le couvert des premiers arbres et s’était approché, lentement, précautionneusement, de la source du chant. Ses coussinets, en se posant sur l’herbe humide, ne faisaient guère plus de bruit que si ses pattes avaient été enveloppées dans un écrin de satin.
Lucie avait gardé les yeux en l’air, balançant ses jambes, et ne l’avait pas vu arriver. Un grognement plus puissant que les autres l’avait tirée de sa rêverie ; la stupéfaction lui avait coupé la respiration.
En face d’elle, en bas, se tenait l’animal qui hante tous les contes, qui terrifie chaque enfant – un loup. Un beau loup ; son pelage soyeux et noir de jais était parsemé de poils d’un gris argenté. Et ses yeux ! Des flammes cuivrées dansaient dans ses prunelles, des étoiles avaient trouvé refuge dans ses iris mordorés. Le loup avait dévisagé la petite fille, planté ses yeux dans les siens. Lucie avait alors osé reprendre son souffle, mais pas bouger, de crainte d’attirer la colère de l’animal.
Le loup était resté immobile, Lucie s’était détendue. Ils étaient restés longtemps à se regarder mutuellement ; peu à peu s’était instaurée une sorte d’entente silencieuse, de complicité muette. L’animal s’était montré d’abord méfiant ; Lucie, elle, avait presque immédiatement essayé d’approcher la bête.
Elle avait esquissé un mouvement de descente – aussitôt, le loup avait grogné. La fillette avait accepté la situation, était resté à sa place jusqu’à la fin. L’animal semblait vouloir transmettre un message à la petite. Celle-ci ne l’avait compris que lorsqu’une série de coups de feu, provenant de la forêt, avait éclaté. Le loup s’était relevé brusquement, regardé anxieusement vers les bois. Lorsqu’il avait comprit qu’elle ne lui était pas destiné, il s’était retourné vers la petite :
« Pas un geste, pas un bruit, avaient soufflé ses yeux. Il ne faut pas que l’on m’attrape ! »
Lucie avait tenté de lui dire, par ce même langage du regard, qu’il pouvait avoir confiance – l’avait-il compris ? Rien n’était moins sûr. Toujours est-il qu’ils étaient restés, face à face, durant tout le temps qu’ils avaient passé ensemble.
Cela avait duré longtemps – leurs yeux ne s’étaient quittés que lorsque les parents de Lucie, alarmés, avaient déboulé de la ville en l’appelant à s’en arracher les poumons. Son père l’avait découverte et, terrifié par la bête, l’avait prise dans ses bras. Alors Lucie s’était débattue, avait crié qu’on la lâche. Lorsque son père l’avait laissée tomber, elle avait immédiatement regardé en bas, s’était figée. Une vague de tristesse l’avait submergée.
Le loup n’était plus là. Ces yeux de feu doré avaient disparu comme un rêve qui s’efface au matin – elle n’avait eu que le temps d’apercevoir une queue touffue disparaissant parmi les arbres. Après cette constatation, la gorge nouée, elle s’était levée, avait rejoint le cirque avec ses parents soulagés.
Les mois passèrent ; Lucie ne desserra les dents que pour parler de son loup. Le chagrin ne la quitta pas ; il ne passait pas un jour sans qu’elle pensât à lui.
Pourtant, une après-midi, il revint. La petite était assise à même le sol, à l’extérieur, les yeux dans le vague. Les autres enfants, lassés de son silence, s’étaient désintéressés d’elle, la laissant seule. Elle soupirait ; comme chaque fois qu’elle pensait à lui, elle espérait que les chasseurs ne l’avaient pas trouvé.
C’est alors qu’elle le vit arriver, de sa démarche souple et chaloupée. Il apparut derrière la roulotte du jongleur, longea l’enclos du tigre pour s’approcher. Le cœur de Lucie fit un bond dans sa poitrine. Il paraissait un peu craintif, ses yeux s’étaient ternis, mais il était là. Des questions se bousculaient dans l’esprit de Lucie ; comment avait-il fait pour la retrouver ? Les avait-il suivis ? Elle ne s’interrogea cependant pas trop – le moment était mal choisi.
Il s’avança, hésitant. Lucie l’encouragea avec des signes, lui indiqua qu’il ne craignait rien. Comme la première fois – la différence de hauteur en moins-, il s’assit devant elle. Son regard s’ancra dans celui de la fillette ; elle oublia tout ce qui se trouvait autour d’elle pour plonger, se perdre dans les iris orangés du loup. Ils ne virent pas l’agitation de la famille, n’entendirent pas leurs cris. Les pupilles de l’animal ne quittaient pas celles de Lucie. Pourquoi était-il revenu ? Lucie tenta de le caresser ; la docilité de la bête disparut instantanément, son instinct animal reprit le dessus et la fillette dut reculer, sous peine d’être mordue.
C’en fut trop pour sa famille. Lucie entraperçut la silhouette de son père s’éloigner. Le loup, radouci, émettait un son continu, une sorte de doux gémissement.
Il y eut alors une puissante détonation, un bref éclair. Le loup sentit une balle pénétrer sa chair, déchirer ses entrailles. Il grogna de douleur, persuadé que la petite l’avait trahit. Il s’agita, s’accrocha à la vie comme il le pouvait – malheureusement ses forces diminuaient rapidement. Son existence lui échappait, un liquide poisseux coulait le long de son flanc. Sa respiration se fit saccadée ; sa poitrine ne se soulevait plus qu’avec difficulté. Il ne pouvait plus qu’émettre un faible râle. Son agonie dura longtemps ; la morsure intense de la balle ne le quitta que plusieurs minutes plus tard.
Il retomba, inerte. Un hurlement de désespoir se fit entendre ; Lucie s’allongea sur le corps encore chaud de l’animal et fondit en pleurs.
A partir de ce jour, un changement fut noté chez la fillette. Ses yeux changèrent de couleur et devinrent couleur d’ambre.
Des yeux ambrés comme ceux du loup.